L'habitat médiéval en bastide

Pierre Garrigou Grandchamp

Comme annoncé dans le n° 43 de ce magazine, voici une étude archéologique et architecturale sur la maison en bastide. Pierre GARRIGOU GRANDCHAMP nous fait l'honneur et le plaisir de nous aider de ses recherches dans notre aventure de sensibilisation aux bastides. On ne présente pas l'auteur de cet article aux spécialistes. Disons pour les autres qu'il mène une recherche sur les maisons du Moyen Age. Docteur en histoire de l'art et archéologie, il a publié sur les demeures médiévales en général et sur Cluny en particulier. En septembre 98, il menait le congrès de la Société Française d'Archéologie en Périgord comme nous le relations dans le n° 40 d'info bastide. Le Bulletin Monumental vient de sortir avec un article très documenté de P. GARRIGOU GRANDCHAMP sur l'architecture civile en bastide. Il nous livre ici son étude sur Villefranche-du-Périgord.

VILLEFRANCHE-DU-PERIGORD

Villefranche n’a pas particulièrement attiré l’attention des chercheurs ; son patrimoine est moins riche que celui de Beaumont et son urbanisme moins emblématique que celui de Monpazier (1). Pourtant, un examen attentif permet de repérer bien des maisons des XlIIe et XlVe siècles et nombre des traits du plan et du tissu bâti originel sont conservés. Or, alors qu’il est en général difficile de déterminer s’il y a adéquation entre la maison et l’unité d’habitation, les bastides permettent de poser la présomption de l’identité des deux , c’est d’autant plus vrai en Périgord où parcelle et unité bâtie coïncident absolument. En conséquence, et c’est un autre caractère remarquable, on a l’assurance de cerner la totalité du bâtiment et de son environnement, ce qui est rarement le cas.
L’intention de ce court article est de donner un aperçu de cet habitat et de l’urbanisme médiéval de la bastide, en insistant sur une des demeures de la place : son état de conservation autorise une monographie montrant en quoi cet édifice est expressif d’un des types domestiques des bastides périgourdines.


villefranche de périgord

1. L’urbanisme de Villefranche.

L’établissement d’une ville neuve s’accompagnait de l’inscription de privilèges dans une charte, fixant les libertés civile et individuelle, garantissant contre les taxes arbitraires et organisant une municipalité aux côtés du bayle seigneurial. En outre, chacun se voyait attribuer des parcelles égales : ayral ou lot à bâtir intra muros (de 100 à 300 m2) et cazal, ou jardin, juxta muros ou entre deux enceintes, complétés par des journaux, terres arables, situées autour de l’agglomération (2). Dans nos bastides, la trame parcellaire est suffisamment bien conservée pour permettre de mesurer ou de restituer les dimensions des parcelles courantes : elles vérifient le parti égalitaire global initial, y compris dans les angles de rues (3). Attrait et garantie fiscale pour le preneur, la parcelle égalitaire était en même temps une simplification administrative pour le bailleur.
L’homogénéité des conditions sociales était une réalité prégnante dans les bastides : le seigneur paréager possédait le plus souvent une maison dans la ville neuve et ses officiers y demeuraient, mais les chevaliers en étaient absents et les clercs ne formaient pas un groupe compact ; en tout état de cause, ces catégories privilégiées n’imposaient pas une forme et une localisation particulières à leur habitat. Les bourgeois étaient presque toujours des “hommes nouveaux”, qui devaient se faire un état, et très peu d’entre eux disposaient d’une fortune constituée. Aussi, les conditions économiques et sociales aidant, le programme des maisons était-il particulièrement homogène : le groupe domestique s’identifiait à sa demeure, maison polyvalente, avec séparation fonctionnelle des niveaux, l’étage accueillant le logis et le rez-de-chaussée les activités économiques. En cela, le projet avait indéniablement bien des caractéristiques urbaines.

La configuration générale des édifices est en grande partie déterminée par les choix opérés en matière de voirie. Les parcelles sont perpendiculaires à la place et aux rues majeures, qui attirent les façades principales ; les rues transversales accueillent les grands côtés des parcelles extrêmes de chaque îlot (ou moulon) ; l’arrière n’est en général desservi que par de modestes ruelles (les carreyrous), mais ce n’est pas le cas des maisons de Villefranche, dont les façades postérieures donnent sur des rues importantes ; les carreyrous y sont moins nombreux qu’ailleurs et subdivisent les grands moulons. Les obligations d’urbanisme qui en découlent règlent les constructions : ainsi toutes les maisons sont-elles alignées et en front de rue (ou de place), sans retrait ni saillie. Les rues des villes neuves offrent à la vue un ordre continu parfait. Les modes d’habiter particuliers aux bastides se traduisent dans l’élévation des édifices, les rapports qu’entretiennent entre elles les maisons, le taux d’occupation de la surface et la pluralité des façades.

En premier lieu, il est notable que toutes les maisons documentées soient des édifices pourvus d’un étage ; l’architecture domestique des bastides est donc un habitat en hauteur. Par là, il se distingue des logis de la plupart des ruraux. Notons néanmoins la modestie de cette propension : les édifices comptant plus d’un étage y sont exceptionnels. En revanche, un niveau inférieur supplémentaire s’y ajoute souvent : le dénivelé de l’assise peut y pourvoir ; en outre, là où le terrain est plat, il est fréquent que des sous-sols, ou caves, soient creusés dans le roc, qui paraissent contemporains des constructions. Tous ces espaces ne sont accessibles que de l’intérieur du rez-de-chaussée et ne se devinent pas de l’extérieur. A Villefranche, la topographie du site offre à beaucoup de maisons l’occasion de ce complément d’espace. Les voies y sont tracées de telle façon que la majorité des demeures bénéficie de la dénivellation entre avant et arrière de la parcelle et puisse établir un niveau de sous-sol, enterré à l’avant, mais directement accessible à l’arrière. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une cave, mais plutôt d’un autre rez-de-chaussée, avec accès direct sur la vole publique. Dans ces maisons, les fonctions économiques sont donc partagées entre le rez-de-chaussée sur la rue antérieure (niveau 1) et l’espace inférieur ouvrant sur la voie postérieure (niveau 0).

Quand bien même des regroupements de parcelles se sont produits, surtout à partir du XVIe siècle, le tissu bâti originel est bien préservé dans plusieurs moulons de Villefranche, comme à Beaumont et Monpazier. Le phénomène est imputable aux entremis, espaces très étroits (de 20 à 40 cm), qui séparent les longs murs des édifices. En effet, d’un choix commun, ces bastides refusent la mitoyenneté : toutes les maisons sont complètement isolées, par des voies de circulation ou des vides latéraux. En outre, les constructions présentent un pignon sur le petit côté regardant la rue et des goutterots sur les entremis : les eaux de pluie ne sont donc pas directement rejetées sur la voie publique et ne retombent jamais sur le bâtiment d’une propriété voisine ; cet état de fait supprime bien des querelles de mitoyenneté. En outre une discontinuité anime le profil des rues : l’effet de façade s’incarne dans les silhouettes en dents de scie des successions de pignons.


plan cadastral de périgord

plan villefranche de périgord

Les parcelles sont complètement bâties, à Villefranche comme à Beaumont, Eymet, Monpazier et dans les moulons centraux de Domme. De ce fait, les surfaces couvertes sont importantes : près de 100 m2 par niveau à Villefranche, soit 300 m2 sur trois niveaux, auxquels il faut ajouter les combles. En conséquence il n’existe pas d’aire libre à l’arrière de la parcelle : un bloc compact occupe tout le lot. Il n’y a pas de cour, tant centrale que postérieure, où seraient implantés les puits, les latrines, les granges, greniers, fours et autres annexes, ou les lieux d’élevage. Les jardins sont extra muros, comme les granges ; les latrines sont internes et se déversent dans les entremis ; les puits privés repérés se trouvent à l’intérieur des demeures à Monpazier, voire dans les “caves” à Beaumont.

Absence de contiguïté et occupation complète de la parcelle prennent un relief particulier dans le cas des parcelles traversantes, qui s’étendent entre deux parties du domaine public (voies ou place). Sur celles-ci, les demeures jouissent de deux façades. Or elles sont très fréquentes : le parti, général à Beaumont, Eymet, Molières, Monpazier et Villefranche, s’accompagne d’une hiérarchisation et d’une spécialisation des façades, traduites dans leur ordonnance. Les façades principales assument deux fonctions majeures, les échanges et la représentation sociale : les premiers nécessitent un contact facile avec les chalands, ce qui est le rôle des arcades ; la seconde est exprimée par la recherche esthétique déployée à l’étage : c’est le rôle du décor des fenêtres, propres à donner à voir, et qui permettent de voir et d’être vu. A l’arrière, les choix obéissent plus strictement à des considérations pratiques : éclairer et aérer, accéder facilement à la partie postérieure de ces profondes parcelles ; on imagine que s’y déroulent les actes liés à l’approvisionnement et la circulation des animaux de bât.

L’urbanité de cet habitat s’exprime par bien des traits : maison à étage, uniformité du programme (maison polyvalente), vocabulaire des percements, importance des façades donnant sur l’espace public, etc. Il est manifeste que ces bastides périgourdines étaient des villes. Le Dénombrement des feux de 1365 le prouve d’ailleurs amplement : avec 315 feux, Monpazier était alors la sixième ville de la sénéchaussée (après Périgueux, Bergerac, Sarlat, Belvès et Mussidan), tandis qu’Eymet, Beaumont, Domme et Villefranche, avec 230 à 190 feux, avaient dépassé la plupart des anciens bourgs et castra (4).


villefranche de périgord plan

2. L’architecture des maisons de Villefranche

En règle générale, la largeur des façades permise par l’emprise des parcelles est des plus satisfaisantes : la gamme s’étale entre 7,50 m et 8 m environ (pour l’ensemble des bastides du Sud-Ouest, la plage est de 6 à 10 m). La distribution intérieure, commandée par la spécialisation fonctionnelle des niveaux, a pour corollaire en façade l’ordonnance des percements en registres horizontaux : au rez-de-chaussée, les organes des échanges et de l’accès au niveau supérieur, à l’étage ceux de l’éclairage et du paraître. Les premiers sont assez stéréotypés : ce sont partout des arcades et des portes, toujours ogivales sur les façades principales ; elles s’accompagnent de petites baies ou de fentes d’éclairage rectangulaires, dont les arêtes sont toujours chanfreinées. Des particularismes s’affichent en revanche à l’étage ; les fenêtres géminées étaient en majorité à baies en arcs brisés, clavés, séparées par des colonnettes au fût cylindrique sans colombe ; il n’en subsiste plus de complètes qu’à Beaumont, Monpazier et Molières ; les maisons n°1 et 7 de Villefranche en conservent néanmoins des vestiges, avec cordons d’appui et d’imposte pour la première. Les remplages sont plus rares et n’apparaissent actuellement qu’à Monpazier et à Villefranche (vestiges au n° 8).

Les façades antérieures sur rue sont, de beaucoup, les moins bien conservées à Villefranche. On se contentera d’évoquer le type suivi par les plus nombreuses dans les autres bastides : elles offrent la disposition classique d’un rez-de-chaussée percé d’une porte et d’une arcade, la première devant ouvrir soit sur un escalier, soit sur un passage délimité par une cloison ; l’étage se caractérise quant à lui par un cordon d’appui régnant, ferme horizontale surmontée d’une à deux fenêtres géminées. Les espaces entre les maisons sont trop étroits pour permettre d’y aménager des escaliers desservant l’étage, comme c’est le cas dans certaines bastides, à Montcabrier (Lot) par exemple. Dans les maisons courantes des bastides périgourdines, l’escalier menant à l’étage était toujours interne, normalement placé dans l’axe de la porte percée sur la façade principale. La structure des façades antérieures des maisons “modulaires” des bastides exprime bien leurs fonctions d’échange, pratiquées sur les rues fortes. Cet état de fait ne laisse d’ailleurs pas d’étonner, bien qu’il soit fort répandu dans toutes les agglomérations présentant un caractère urbain marqué : il suggère en effet une image dynamique de la vie économique de ces bastides, vu le grand nombre d’organes destinés aux échanges, alignés le long de toutes les rues. Cependant, une telle structuration des rez-de-chaussée pourrait, aussi et d’abord, exprimer une conformité volontaire à un modèle de maison considéré comme urbain, en même temps qu’elle mettrait à la disposition de tout occupant d’un rez-de-chaussée un organe polyvalent, rendant les échanges faciles, sans les imposer.

Les façades postérieures présentent entre elles d’étonnantes similitudes dans beaucoup de bastides, à tel point qu’il est légitime de parler d’une disposition type dominante, pour leur rez-de-chaussée tout au moins. Le parti est en effet quasiment unique, à Villefranche (maisons n°1, 3 et 8), comme à Beaumont et Monpazier. Les rez-de-chaussée sont dans leur grande majorité strictement organisés autour d’une arcade ogivale centrale, encadrée de deux petites baies ou des fentes d’éclairages. Notons d’ailleurs que, du fait de la dénivellation entre avant et arrière de la maison, à Beaumont et à Villefranche il ne s’agit pas à proprement parler de rez-de-chaussée, mais d’un niveau 0, c’est-à-dire d’un espace partiellement en sous-sol. A Villefranche les baies sont rectangulaires, comme à Domme et Monpazier : elles sont de dimensions variables, barlongues le plus souvent. La règle souffre évidemment des exceptions : à Monpazier certaine maison se contente d’une porte barlongue à linteau en bâtière sur coussinets, accompagnée d’une petite baie rectangulaire ou d’une porte ogivale, voire de 2 baies, sans accès. L’organisation du ou des étages est plus variée. Souvent, à Domme et surtout à Beaumont et Monpazier, il n’est percé que d’une grande baie, en arc brisé ou segmentaire, si grande qu’il n’est pas toujours aisé de déterminer s’il s’agit d’une fenêtre ou d’une porte ; à Beaumont et à Monpazier certaines façades sont indéniablement pourvues d’une porte surélevée, au niveau 2 ou au sommet du pignon. Il est plus rare que les étages s’éclairent de fenêtres géminées ; Villefranche se distingue à cet égard, avec les maisons n°1 et 8, qui étaient indéniablement pourvues d’une telle fenêtre ; qui plus est, alors que ces façades se distinguent en général des façades antérieures par l’absence de cordon d’appui régnant, signifiant par là leur rang moindre, la maison n°1 de Villefranche ordonne sa façade postérieure avec ce membre horizontal.

3. Inventaire des maisons des XIIIe et XlVe siècles. (fig. 1)

Conventions : Façades : A : avant ; B : arrière ; L : latérale. Intérieur : 1. Sud, nord, est, ouest = S, N, E, O. Niveaux : 0 : sous-sol ; 1 : rez-de-chaussée ; 2 : 1er étage. Sauf précision contraire, tous les édifices ont un étage, tous leurs plans sont rectangulaires et toutes les portes et les arcades sont ogivales.

1. Maison d’angle à couvert (place de la Halle/rue du Nord/rue transversale ; cad. 63) : voir monographie ci-dessous.
2. Maison à couvert (détruit) (place de la Halle/rue du Nord ; cad. 64) : parcelle traversante entre place et rue ; dénivelé à l’arrière : sous-sol. I : 2 latrines dans mur pignon E (niveaux 1 et 2) ; niche avec évier près de la latrine du niveau 1.
3. Maison à couvert (place de la Halle/rue du Nord ; cad. 64) : parcelle traversante entre place et rue ; fort dénivelé à l’arrière : sous-sol. A : arcade sur la place ; porte percée dans l’écoinçon 0 de l’arcade, avec escalier menant à la pièce au-dessus du couvert (exemple identique à Villeréal). Entremis à l’0.
4. Maison à couvert (place de la Halle/rue du Nord ; cad. 65) : parcelle traversante entre place et rue ; fort dénivelé à l’arrière : sous-sol. A : arcade sur la place ; porte percée dans l’écoinçon E de l’arcade, avec escalier menant à la pièce au-dessus de la cornière. B : arcade encadrée de 2 baies rectangulaires au niveau 0.
5. Maison d’angle à couvert (mutilé) (place de la Halle/rue Notre-Dame/carreyrou ; cad. 133-134, 136-137) : parcellaire très modifié ; parcelle initiale traversante entre place et carreyrou ; fort dénivelé sur le flanc gauche/S. Couvert restituable : arcades murées (visible au S). L gauche/N : 2 arcades ; étage très repris : petite baie rectangulaire murée à l’extrémité gauche.
6. Maison d’angle (rue du Centre/rue Notre-Dame/rue Saint-Martin ; cad. 295) : parcelle traversante entre 2 rues. L/niveau 1 : arcade et fantôme d’une autre arcade.
7. Maison (rue Saint-Georges/rue du Midi ; cad. 169) : parcelle traversante entre 2 rues ; seule la partie avant est encore bâtie. A : porte ogivale et fantôme d’une arcade ; niveau 2 : fragments de fenêtre (cordons d’appui et d’imposte, piédroit).
8. Maison d’angle (rue Saint-Georges/rue du Midi ; cad. 121-122) : parcelle traversante entre 2 rues ; fort dénivelé à l’arrière : sous-sol, B/niveau 0 : arcade encadrée de 2 baies rectangulaires ; niveau 1 : vestiges de fenêtre rectangulaire à remplages.
9. Maison d’angle (rue du Centre/rue Notre-Dame/rue Saint-Georges) : parcelle traversante entre 2 rues ; entremis à l’E. Dénivelé à l’arrière : sous-sol. Partie antérieure très remodelée au XVe s. L : partie arrière masquée par avant-corps ajouté ; ancienne façade/niveau 0 : 2 arcades ogivales ; niveau 1 : porte murée et fenêtre géminée (meneau, linteau droit).




4. Monographie de la maison n°1 (pl. de la Halle/rue du Nord/rue transversale ; cad. 63).

Les maisons d’angle, sur la place.

L’urbanisme des bastides produit des conditions particulières qui sont d’importants facteurs de différenciation des maisons. Le quadrillage serré des rues crée de nombreux angles ; l’existence d’une place centrale planifiée, systématiquement dotée de rues couvertes périphériques, est source de nouveaux partis architecturaux. Le tracé de celle de Villefranche, représenté en figure 1, est une restitution fondée sur les vestiges en place et les plans les plus anciens.

Beaucoup de maisons d’angle bénéficient de trois façades, dont deux sur des rues importantes. Leurs façades latérales, disposées sur les longs côtés des parcelles, ne répondent à aucun schéma d’organisation. Néanmoins, elles présentent toutes de nombreux percements qui illustrent l’intérêt de ces emplacements, pour disposer d’un éclairage complémentaire (fenêtre géminée de la maison n°9), ajouter un accès à l’arrière de la maison, bénéficier d’arcades supplémentaires (comme les maisons n°5 sur la rue Notre-Dame, et 6 et 9 sur la rue du Centre), voire ordonner une façade bien composée. Les maisons qui bénéficient de ces positions échappent à la norme des édifices moyens, expressifs du projet égalitaire décrit ci-dessus.

Les maisons de la place, qui sont toutes des maisons à couvert, occupent manifestement le haut de l’échelle dans les bastides. Elles projettent en effet, au-dessus d’une partie de l'espace public, un avant-corps ou couvert, porté par des arcades. Le dessous demeure une voie publique (5). L’étage est en revanche à usage privatif. En Périgord, ainsi qu’il apparaît clairement à Beaumont, à Monpazier, au moins sur une maison d’Eymet et une de Molières, et, semble-t-il, à Villefranche, la maison et le couvert qui la précède forment un édifice homogène et sont contemporains. La construction des couverts était donc ici planifiée, ce qui ne fut pas le cas à Castelsagrat (Tarn-et-Garonne) ou Villeneuve-d’Aveyron (Aveyron). Les avant-corps sont des morceaux de choix : l’emplacement sur la place est privilégié vu les activités économiques dont elle est le siège. En outre, la rue couverte offre un abri propice au commerce et des étals supplémentaires s’y installent. Enfin, une autre pièce est disponible à l’étage ; afin de lui donner un accès particulier, il arrive qu’une porte ait été ultérieurement percée en façade sur la place, dans l’écoinçon d’une arcade, et qu’une cage d’escalier en bois se loge sous le couvert (Monpazier ; Villefranche - maisons n°3 et 4) (fig. 2) ; ce dispositif est peut-être l’indice d’une division de l’occupation de l’étage et d’une location de la pièce qui surmonte le couvert.
Principes de diversités physiques et urbanistiques peuvent se combiner entre eux, quand la position en angle s’ajoute à un site pentu. Le niveau ajouté par la déclivité accroît encore la surface intérieure, déjà augmentée de la chambre coiffant le couvert.

La maison n°1 de Villefranche.

Sise à l’angle nord-est de la place, c’est un édifice à couvert, qui occupe une parcelle de 26 x 7,5 m, cornière incluse. Elle est isolée de toutes parts : la parcelle est traversante entre la place et la rue du Nord ; elle est bordée par une rue transversale à l’est et un entremis de 0,6 m de large à l’ouest. L’édifice compte un étage sur rez-de-chaussée et un niveau de sous-sol, accessible par l’arrière.

A l’extérieur, les maçonneries de l’étage (niveau 2) sont remontées ou très reprises et ne livrent aucun indice de leur organisation initiale. Il n’en est pas de même aux autres niveaux.
La façade antérieure a été particulièrement mutilée (fig. 3) ; même le rez-de-chaussée présente de nombreuses reprises, notamment à l’angle gauche/ouest, sans doute du fait de la destruction de la façade de la maison voisine, à sa gauche. Retenons-en l’arcade qui donne sur la place, même si elle n’est pas intacte.
Outre l’arcade qui ouvre le couvert sur le côté oriental, vers la rue Saint-Martin, la façade latérale est percée de deux portes au niveau 1 (P1 et P2), qui est un rez-de-chaussée à l’avant et un étage à l’arrière (fig. 4) : elles sont surélevées par rapport à la rue et devaient être accessibles par une galerie ou un escalier extérieur ; elles offraient des accès directs au niveau 1, sans passer par la boutique qui communiquait avec le couvert ; cette desserte était d’autant plus intéressante que l’arrière de la maison avait manifestement un usage résidentiel. Au niveau 0 (sous-sol), on distingue au centre les vestiges d’une porte et 3 baies rectangulaires : la facture de ces fenêtres atteste qu’elles sont postérieures : les deux baies centrales ont d’ailleurs pris la place de la porte.
bastide villefranche

La façade postérieure présente le dispositif traditionnel, mais cette fois au niveau 0 (fig. 5) : une arcade ogivale y est encadrée par deux baies barlongues, toujours pourvues de leurs grilles (l’arcade a été murée en faveur d’une porte qui paraît dater du XVIe siècle). Des contreforts talutés sont venus contrebalancer le déversement du mur. Le niveau 1 était traité comme un étage de façade principale : une fenêtre géminée axée l’éclairait, appuyée sur un cordon d’appui régnant qui se retourne sur la face latérale orientale ; de la fenêtre elle-même rien ne subsiste de visible. Si les maçonneries sont médiocres, ce n’est pas le cas des percements : arcade, porte et fenêtres sont appareillées avec le plus grand soin, en pierres de taille assemblées avec des joints très minces ; les claveaux sont extradossés et les arêtes abattues d’un chanfrein.
bastide villefranche

L’intérieur est vaste (fig. 6) : les niveaux 1 et 2 comptent chacun 105 m2 ; le niveau 2 leur ajoute 37 m2 grâce à la pièce aménagée au-dessus de la cornière. La surface couverte totale disponible dans cette maison est donc de 352 m2, murs de refend inclus. Chaque niveau est actuellement divisé en deux pièces par un refend situé aux deux tiers de la profondeur de la maison ; seuls des sondages pourraient établir son âge ; en tout état de cause, les cheminées qui s’adossent à lui sont bien postérieures au XIVe siècle. L’équipement de la demeure en dispositifs hygiéniques est particulièrement remarquable - les niveaux 1 et 2 disposent chacun d’un évier installé dans le mur ouest et, non loin, d’une latrine aménagée dans une logette gagnée sur l’espace de l’entremis.

Cette construction, qui répond au programme de la maison polyvalente, présente un type particulièrement intéressant tant la distribution et les circulations y sont diversifiés.
L’articulation interne des espaces est transformée par rapport à celle des maisons bâties sur terrain plat, puisque le volume des espaces potentiellement disponibles pour les activités économiques double ; en conséquence, la moitié postérieure du niveau 1 est affectée au logis, comme le prouve l’existence d’une fenêtre géminée, d’une latrine et d’un évier. De ce fait il y a imbrication des fonctions et non plus séparation fonctionnelle par niveau. Tandis que boutiques ou ouvroirs s’installent sur la rue antérieure, à l’avant du niveau 1, le niveau 0, qui donne sur une rue moins passante, accueille sans doute un entrepôt. Les relations internes entre les deux niveaux n’ont pas été mises en évidence ; il n’est pas exclu que le niveau 0, facilement isolable, puisse être loué à un utilisateur distinct de l’occupant des autres niveaux. Il en va de même pour la pièce installée au-dessus du couvert.
C’est la multiplication des accès qui permet une telle variété, d’abord au niveau 1, desservi par l’avant et par deux portes latérales, mais aussi au niveau 0, où l’on pénétrait tant par l’arrière que latéralement. Cette demeure illustre à merveille le potentiel des dispositions en angle et sur le principal espace public, avantages qu’elle cumule avec un site à fort dénivelé postérieur.




info bastide n° 44 janvier 2001

(1) Saluons ici néanmoins les recherches de Gilles Séraphin, qui nous a aimablement communiqué les documents concemant les maisons n°1 et 9.
(2) Higounet 1978, p. 107. Lauret et alii 1988, p. 85.
(3) Les parcelles courantes mesurent 7,5 m x 15,5 m à Beaumont, 7,70 m x 18,6 m à Molières, 7,9 m x 19,8 m à Monpazier et 7,5 m x 19 m à Villefranche. Le rapport entre largeur et profondeur est proche des 2/5, notamment à Villefranche.
(4) Higounet 1978, p. 107-108 ; Beaumont : 230 feux ; Domme : 205 feux ; Eymet : 202 feux ; Villefranche : 191 feux.
(5) Etude historique in Ducasse 1960 : couvert désigne l’ensemble de la construction. Higounet 1982, p. 58 : c’est le terme cornière qui est usuel en Périgord, par extension à tout le portique de l’aménagement des angles.

Bibliographie

DUCASSE 1960. DUCASSE (J.), “Des ambans ou auvans, rues couvertes des bastides”, Revue historique et archéologique du Libournais, t. XXVIII, 1960 (n°97, p. 65-80 et n°98, p. 89-110).
GARRIGOU GRANDCHAMP 1999. GARRIGOU GRANDCHAMP (P.), “L’architecture domestique des bastides périgourdines aux XIlle et XlVe siècles”, Congrès archéologique de France, Périgord, 1998, Paris : Société Française d’Archéologie (à paraître 1999).
HIGOUNET 1978. HIGOUNET (Ch.), “Les bastides du Périgord. Une révision”, in Recherches sur l’histoire de l’occupation du sol du Périgord, Paris : CNRS, 1978, p. 101-110.
HIGOUNET 1982. HIGOUNET (Ch.), “La place dans les bastides médiévales”, in “Plazas” et sociabilité en Europe et Amérique latine, Publications de la Casa de Velasquez, Paris, 1982, p. 119-129.
LAURET et alii 1988. LAURET (A.), MALEBRANCHE (R.) et SERAPHIN (G.), Bastides. Villes nouvelles du Moyen Age, Toulouse : Milan, 1988 (ouvrage fondamental ; traite de tous les aspects).
Un patrimoine : les Bastides, n°10 : Villefranche-du-Périgord, Villefranche-de-Rouergue : Centre d’étude des bastides, s.d.



© Centre d'Etude des Bastides 2010
- Mise à jour cette page : 19/03/2010 -
Plan du site