Un aménagement durable du territoire

Claude CALMETTES

Au mois d’avril 1999 nous vous avons raconté le travail sur le terrain que le CEB a pu faire avec un comité d’action créé par la section française du Conseil International des Monuments et des Sites (ICOMOS). C’était le n°41 d’Info-bastide. Dans le n°44 de janvier 2000, nous avons publié le rapport établi par le groupe de travail et présenté à l’Assemblée Générale de l’ICOMOS tenue à Mexico en octobre 1999. Nous reproduisons dans ce numéro l’extrait concernant les bastides tirées de la publication « les enquêtes de la section française de l’ICOMOS ». Il s’agit pour les bastides et le CEB de s’inscrire dans une démarche conjointe de l’ICOMOS et de la DATAR.

INTRODUCTION

Le pays des bastides ayant été proposé et retenu comme support d’une analyse de terrain à propos d’actions menées en relation avec l’étude du groupe de travail sur « aménagement du territoire et patrimoine », il y a lieu de présenter succinctement la problématique des bastides.
A la suite de la croisade menée contre l’hérésie cathare, aux 13e et 14e siècles, par le roi de France, la fondation de villes neuves a été autorisée pour abriter les populations errantes qui avaient fui la campagne dévastée des possessions du comte de Toulouse . Ces villes, appelées bastides en occitan, permirent au comte d’asseoir à nouveau son autorité sur des territoires ravagés. Son gendre Alphonse de Poitiers, frère de Louis IX, élargit le champ d’action des créations urbaines en marquant son territoire jusqu’aux possessions anglaises à l’ouest et au nord-ouest ainsi que jusqu’aux fiefs de ses vassaux belliqueux au sud. Une fois les possessions occitanes intégrées au royaume de France à la mort d’Alphonse et de sa femme, les rois successifs confortèrent le système au gré des fluctuations politiques. A l’orée de la guerre de cent ans, les bastides étaient en place et devenaient des enjeux à l’échelle de territoires importants.

Aujourd’hui, les bastides se répartissent très inégalement sur 14 départements et 3 régions de programme. Leur développement s’est avéré plus ou moins heureux selon la pertinence de leur implantation par rapport à l’évolution économique constatée au cours des siècles. Si l’on peut recenser plus de 300 bastides dans le sud-ouest, certains départements en abritent beaucoup comme le Lot-et-Garonne, 42, la Haute-Garonne, 41, et le Gers, 41, d’autres n’en recensent que très peu ; ainsi de l’Ariège, 13, du Lot, 12, des Hautes-Pyrénées, 12, ou de la Gironde, 8.

A l’heure où les communautés de communes, les bassins d’activités ou la création de « Pays » modifient considérablement la façon de penser le développement des collectivités, il est apparu judicieux d’aller voir ce qui se passait au pays des bastides.



phénomène bastide
Le phénomène des bastides Cartographie CEB

LE TERRITOIRE

Le pays des bastides est constitué d’un grand nombre de territoire au caractère affirmé dont la taille est on ne peut plus variable, selon l’importance de la ville ou du bourg fédérateur des énergies.

On ne peut parler de territoire pour les bastides comme on peut parler de territoire pour une procédure de développement durable.

Historiquement, chaque bastide a été fondée sur des terres aux dimensions nécessaires pour répondre aux intérêts en jeu et à la fonction qui lui était dévolue.

Chaque bastide a été implantée sur un espace, souvent vaste, organisé, partagé et cultivé. Chaque bastide a été conçue pour participer au développement économique du territoire dont elle avait la charge, au profit naturellement des fondateurs, ce qui permet d’observer que les bastides sont parmi les premières tentatives d’aménagement du territoire, au sens où on l’entend de nos jours.

Parmi les sites de bastides offrant un intérêt particulier, et compte tenu de la distance les séparant de Paris, le département de la Gironde et celui du Lot-et-Garonne ont paru les plus accessible à visiter depuis Bordeaux.

En Gironde, c’est l’Entre-Deux-Mers avec son climat et ses vignes qui retenait l’attention, Créon à la limite de la banlieue de Bordeaux, en butte au rejet des communes non bastides. C’est aussi la vallée de la Dordogne, Libourne et sa rivalité avec Bordeaux et Saint-Émilion.

En Lot-et-Garonne, ce sont les rivières qui retiennent l’intérêt et la mise en forme de projets. A Vianne c’est la Baïse et l’industrie du verre ; plus au nord c’est la vallée du Dropt qui fédère les bastides qui ponctuent le cours, et à Villeneuve-sur-Lot, c’est le Lot et sa navigabilité qui mobilisent les énergies.

Pour faciliter l’approche des problèmes abordés, on peut présenter la Gironde comme un territoire à vocation de prospective culturelle et le Lot-et-Garonne comme une suite de sites fédérateurs d’énergies pour un développement géo-économique fortement teinté de tourisme ; avec, comme constat secondaire, un milieu plus urbain avec Libourne et même Créon (proximité de Bordeaux) face à un milieu très rural tout au long des vallées de la Baïse, du Drop et du Lot.



Les bastides partenaires d'un projet de pays CEB
bastide de vianne
Vianne
bastide de monflanquin
Monflanquin
bastide de beaumont du perigord
Beaumon du Périgord
bastide de Castillonnes
Castillonnes
bastide Eymet
Eymet

LA SPECIFICITE DU PATRIMOINE

Les bastides portent en elles-mêmes la dimension patrimoniale de leur morphologie. C’est la reconnaissance de la valeur patrimoniale de leur plan qui permet de distinguer un bourg/bastide d’un autre bourg, et c’est cette spécificité qu’il parait intéressant de mettre en réseau.

Les bastides, en effet, peuvent fonctionner en réseau sans s’inscrire dans un territoire traditionnel, compte tenu des nouvelles technologiques permettant les relations urbaines, économiques, sociales et culturelles. On observe que les bastides représentent entre elles un territoire virtuel hautement signifiant. Le pays des bastides offre un champ exceptionnel d’expérience ouvrant de nouvelles perspectives à l’aménagement du territoire.

Les bastides sont des créations urbaines volontaires constituées à partir d’un lotissement de parcelles régulières plus ou moins centrées par rapport à un espace public à la fonction bien affirmée : la place du marché.

Cette place est le lieu d’échanges pour lesquels ces villes neuves ont été créées afin de produire des richesses et d’établir des lieux de peuplement.

Toutes les bastides ayant réussi économiquement ou administrativement sont conçues à partir de schémas souvent tributaires de la topographie. Ces schémas sur un, deux ou quatre axes constituent le patrimoine commun des bastides. Celles-ci représentent le dernier maillon conceptuel de l’urbanisme à travers l’histoire, des origines à l’époque moderne.

L’IDENTIFICATION DES ACTEURS

Avec un succès grandissant, des associations se sont attachées à faire connaître et s’approprier ces lieux de vie jusque-là traités comme des lieux ordinaires voire simplement pittoresques par les habitants eux-mêmes.

Le Centre d’Etude des Bastides, en premier lieu, s’est implanté sur le terrain grâce à sa force de convictions auprès des élus, des associations locales et des services institutionnels.

En Gironde, l’association des bastides de Gironde, constituée à l’initiative du C.E.B., met les huit bastides du département en réseau et en synergie afin de mettre en valeur et en commun un patrimoine enfin reconnu.

Le président de l’association, maire de Créon, prend la tête d’un mouvement fédérateur des bastides destiné à peser sur l’évolution de l’aménagement des communes/bastides afin de rendre à ces créations urbaines médiévales le volontarisme et l’imagination dont elles ont fait preuve, en leur temps. S’appuyant sur le mouvement associatif et notamment sur le C.E.B., Jean-Marie DARMIAN met en place au sein même des collectivités territoriales le moteur nécessaire à la réflexion à long terme et à la prise d’engagements précis sur des territoires pertinents autour des bastides relais.

Libourne, qui est la principale bastide d’Aquitaine, s’efforce de mettre en évidence le concept intelligent de la régularité et de l’imagination créative au sein d’un ensemble touristique et économique. Cet ensemble regroupe les territoires de la vigne, du Pomerol et du Saint-Émilion, avec un centre économique et culturel fort, grâce à Pierre BERNARD, ancien adjoint à la culture, maintenant conseiller général et président de l’IDDAC.

En Lot-et-Garonne, la personnalité du sénateur Jean-François PONCET, président du Conseil Général s’impose et appuie une nouvelle politique où les bastides ont leur rôle. Depuis mai 1999, l’association mixte de la Vallée du Dropt/Vallée des bastides est une réalité dont il avait été question lors du débat mené au mois de mars sous la présidence de Jean-François PONCET. Le périmètre de l’association regroupe l’ensemble des communes de 17 cantons intégrés au bassin versant du Dropt, réparti sur trois départements. Cela représente 245 communes, une population de plus de 93 000 habitants et 11 structures intercommunales. On peut remarquer la présence de 11 cantons-bastides sur 17 regroupés.

Sur la vallée de la Baïse, la navigation s’organise pour un développement où l’économie touristique est prépondérante. Vianne, Lavardac, Damazan, Aiguillon sont des bastides étapes qui veulent développer leurs atouts.

Vianne, dont le maire Pierre TAULET essaie de faire au mieux avec les aléas de l’industrie locale spécialisée dans la cristallerie, joue la carte de l’artisanat permanent.

Sur la vallée du Lot, le maire de Villeneuve-sur-Lot restructure sa bastide pour redonner à la rivière son rôle relationnel entre habitants des deux rives et entre habitants et touristes. Villeneuve, Sainte-Livrade, Castelmoron sont des bastides étapes d’un projet ambitieux.

plan de la bastide de monsegur
Monsegur (33)
plan bastide plan bastide
Sauveterre-de-Guyenne (33) Miramont-de-Guyenne (47)
plan bastide plan bastide
Vianne (47) Monflanquin (47)

LE JEU DES ACTEURS

Sur la Dordogne, les élus favorisent le rôle culturel privilégiant l’imagination créative en y associant le développement économique. L’industrie du tourisme se répartit sur tout le territoire des communautés de communes de Fronsac à Castillon-la-Bataille. Il s’agit d’un point fort avec Saint-Émilion jusqu’à la solitaire

Sur le Dropt, la stratégie se base sur un concept d’itinérance. Il s’agit de favoriser le déplacement des touristes et d’aménager un centre de ressources autour d’un thème fort : la vallée du moyen-âge.

Sur le Lot, il convient d’équiper les sites d’accueil nautique de tout ce qui peut favoriser le séjour, les échanges, la découverte. Un pôle scientifique va traiter des problèmes de l’eau, de la vie en relation avec l’eau, des bastides de rivière … Un développement en toile d’araignée doit permettre d’irriguer l’intérieur des terres à partir de la dorsale navigable.

La mise en valeur du patrimoine est au cœur du débat sur le développement durable. Les élus découvrent la valeur du sentiment d’identité commune qui se dégage du concept bastide et qui permet de fédérer autour de ces points forts les autres valeurs patrimoniales. L’action des associations reste prépondérante et après avoir servi de révélateur, elles sont reconnues et utilisées pour leur caution scientifique.

Le C.E.B. s’est investi depuis 1983 dans le travail sur le terrain après avoir accumulé les connaissances en ce qui concernait les bastides, dans le domaine de la recherche et de la documentation. La constitution de banques de données a permis de répondre aux différentes approches du phénomène des bastides. Mais le travail essentiel reste la démarche initiatrice auprès des élus pour mettre en évidence une réalité assez généralement méconnue, à savoir la valeur patrimoniale des bastides à travers leur morphologie particulière.

Le C.E.B. s’est efforcé, au fil des ans, de convaincre les responsables des bastides des possibilités offertes par ce constat et d’en révéler les atouts. La stratégie de mise en réseau s’est développée depuis l’origine permettant de réunir plus de 50 bastides majeures autour d’une réalité bastide reconnue, de faire s’associer les bastides de trois départements et d’intéresser de nombreux adhérents, individuels, associés ou de services. La mise en place d’une convention « Pays d’Art et d’Histoire » des bastides du Rouergue est le résultat d’une longue démarche auprès des instances publiques.

Aujourd’hui, le C.E.B. est à même de participer activement à la mise en place de politiques locales en accompagnant les initiatives des élus. Les intentions, les projets puis les réalisations sont au cœur de réflexions menées tant en Aquitaine, comme cela a pu être constaté, qu’en Midi-Pyrénées où les acteurs ne manquent pas (Pays du Quercy-Rouergue, le Lauragais, la Lomagne …)



bastide
Villefranche-du-Périgord (24)
bastide
Beaumont-du-Périgord (24)
bastide
Castillonnes (47)
bastide bastide
Eymet (24) Monpazier (24)

LE PROCESSUS

Le caractère particulier du pays des bastides est mis en évidence par le retard apporté aux actions communes qui auraient pu se développer plus tôt. Au seuil des années 2000, de nombreuses réflexions sont menées pour établir vraiment une relation intercommunautaire et inter-bastides autour d’un projet de « Pays ». Il semble que les idées soient suffisamment mûres pour qu’en de nombreuses communautés de communes le temps soit venu de se regrouper pour agir. L’élan insufflé par certains élus désireux de faire avancer les choses se traduit sur le terrain.

A Libourne le regroupement des SI-OT est un fait soutenu par les chambres consulaires. Une politique volontariste associe les industriels de la distribution au développement des centres anciens.
Dans la vallée du Dropt, les verrous départementaux ont sauté et une association mixte regroupe tous les intervenants. Le programme est établi, le financement s’organise.

A Villeneuve-sur-Lot, les projets sur la ville sont lancés et en cours d’exécution (les rives du Lot, le musée de l’eau), le maillage des lieux étapes est une réalité. L’été 2000 verra une « première » sur le Lot.

Les propositions sont partout à l’étude pour conforter la crédibilité de chaque action. Les problèmes de l’emploi, de l’insertion sociale, de l’ouverture aux technologies anciennes et nouvelles, de l’initiative culturelle, de la diffusion des savoir-faire, sont à l’origine de propositions concrètes en cours de montage administratif et financier.

L’année 2000 va permettre l’émergence de nombreux territoires de projets où la présence de communes bastides sera prééminente. La volonté de fédérer les énergies et les atouts, qu’ils soient économiques ou culturels, fait apparaître des moyens existants inexploités à ce jour.
On en est partout à la phase de concertation préalable et la pertinence des propositions fait apparaître l’originalité et l’innovation que l’on est en droit d’attendre du réveil des bastides.

LES MOYENS

L’action des collectivités territoriales prend le relais de celle des associations.

Les moyens du monde associatif sont faibles, pour ne pas dire nuls, et seule leur volonté de faire aboutir les tient en position de partenaire utile.

La force de conviction, après la phase de sensibilisation et d’initiative, est le moteur indispensable mais non suffisant.

La personnalité des élus est à la source des moyens financiers utilisables. Si les procédures sont fonctions de la perspicacité des meneurs de projet, l’image de ce que l’on observe au pays des bastides est significative de ce constat.

EVALUATION DE LA REUSSITE

Les bastides éprouvent quelques difficultés à faire oublier leur mission initiale de structure volontariste du peuplement et des échanges. En Gironde plus particulièrement, les obstacles subsistent encore. Ailleurs en Aquitaine, suivant la hiérarchie des pouvoirs installés, les élus des bastides s’organisent pour une meilleure redistribution des cartes dans le cadre des communautés de communes.

Dans le grand Sud-Ouest, les intentions font place aux programmes d’actions et dans le Tarn, le Rouergue ou le Lot, pour ne citer que ces départements, le poids des bastides prend toute sa valeur dans les regroupements.

Le long des rivières, les opérations se mettent réellement en place. Sur le Dropt, le Lot, la Baïse, les collectivités locales sont associées effectivement et les financements des programmes envisagés sont en place ou sur le point de l’être. Ainsi en est-il de l’association mixte de la vallée du Dropt et du Pays des bastides, qui vient de décider de mettre en place un conseil scientifique pour aider à constituer correctement les animations, les recherches et la réflexion collective sur la « Vallée du Moyen-Âge ». Le Centre d’Etude des Bastides y est naturellement représenté.

L’expérience menée à travers la création d’associations de bastides (Gironde, Dordogne, Aveyron) a montré les limites d’une réelle participation égalitaire des communes autour d’une table. Si le président ne montre pas la voie du travail de fond à exiger des partenaires pour continuer à exister, le désastre est logique et tout le reste à reprendre, autrement. L’obligation de se regrouper pour se développer à travers les projets de territoires est une chance qui se présente et que le C.E.B. défend partout où cela est possible.

info bastide n° 48 janvier 2001



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- Mise à jour de cette page le : 15/02/2010 -
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