exemples de bastides

Quelle a été la première bastide ?

Maurice BERTHE

Depuis la parution au XVIIIe siècle de l’histoire générale de Languedoc de dom Vaissette et Devic, Cordes est traditionnellement qualifiée de bastide (1). Les ouvrages que Charles Portal a consacré en 1902 et 1903 à l’histoire et aux archives de la ville ont confirmé et renforcé cette identification (2). L’historiographie méridionale en a même fait au XXe siècle la première des bastides fondées dans le Sud Ouest de la France (3). Les historiens ont été jusqu’ici unanimes à faire débuter l’ère des bastides en 1222, date de la fondation de Cordes.


plan de cordes
Cordes

Un réexamen du contexte politique des premières décennies du XIIIe siècle et de la documentation relative à Cordes m’a conduit à mettre en question ces considérations. En préalable, j’observe que les textes médiévaux et modernes n’utilisent jamais le terme de bastida ou de bastide pour désigner la localité et que le mot n’apparaît que sous la plume des historiens qui depuis le XVIIIe siècle ont étudié le passé de Cordes. De 1222 au milieu du XVIe siècle, les sources emploient régulièrement le terme de castrum ou son équivalent en langue d’oc, castel, non point dans le sens de château mais dans celui de bourg castral. Le texte le plus ancien, la charte de coutumes de 1222, n’use pas d’autre vocable que castrum, comme dans quasiment tous les articles. Dès le préambule de la charte, il est incontestable que le mot désigne un centre de peuplement fortifié "noverint universi quod nos Raymundus ... damus et concedimus libertates que inferius scribentur omnibus habitaturis castrum nostrum de Cordoa" (4). Une relecture exhaustive des deux ouvrages de Charles Portal confirme la même absence dans les extraits de chartes cités dans le texte ou dans les notes et dans les pièces justificatives du mot bastida et l’utilisation constante jusqu’en 1527 de castrum ou castel (5). A partir de la fin du XVIe siècle, castrum et castel sont remplacés par le mot ville (6).

cordes

L’usage exclusif du mot castrum est tout autant attesté par le sceau et les armoiries qui révèlent plus encore que les chartes la perception que les consuls et la communauté avaient de leur propre ville. Le sceau de Cordes, apparu entre 1243 et 1276, et dont la légende et la forme n’ont pas été modifiées avant le début du XVIIe siècle, représentait sur une face un château à trois tours et, sur le revers, la croix de Toulouse, et surtout, des deux côtés, une même légende, S. (sigillum) consulum castri de Cordua Albiensis (7). On conserve aussi une empreinte d’un cachet plus petit, apposé sur un acte de 1326, où figurent un château à trois tours et une légende presque similaire S. consulum castri Cordue (8). Le mot ville a remplacé dans la légende du sceau celui de castrum en même temps que dans les chartes (9). Les armoiries ne diffèrent du sceau que par la forme du champ qui est celle d’un écu triangulaire et par la légende où la mention des consuls est supprimée (10). Les poids et mesures de la ville ne portaient pas de légende mais représentaient comme le sceau et les armoiries un château à trois tours (11).

Cordes correspond presque idéalement à ce que les médiévistes appellent aujourd’hui un bourg castral. Il n’est pas question ici de reprendre la question du bourg castral pour laquelle je renvoie délibérement aux travaux d’André Debord (12). Je me bornerai à attirer l’attention sur les traits qui le caractérisaient. L’agglomération considérée était toujours le chef-lieu d’une circonscription châtelaine (châtellenie, mandement, district, ressort), c’est-à-dire qu’elle était toujours liée à un château dont le détenteur possédait à un titre ou à un autre les droits de ban et étendait à partir de là son autorité dans le plat-pays à l’entour, sur un nombre variable de localités. Le bourg castral constituait l’agglomération dominante dont dépendait un ressort juridique et administratif. Dans tous les cas, le développement du bourg était lié à un pouvoir et à une volonté politique. C’est ce qui explique que l’on rencontre des organes d’encadrement, judiciaires (tribunal), économiques (péage, marché, foire, four, poids et mesures...), religieux (prieuré, collégiale), sinon tous, au moins une majorité d’entre eux. Le bourg castral était, à l’origine ou au terme d’un long processus, ceinturé de murailles de pierre. Topographiquement, André Debord distingue trois grands types de bourgs : le bourg simple, le bourg bipolaire ou double à deux composantes et le bourg en nébuleuse ou bourg multiple à trois éléments ou davantage.

cordes
cordes
cordes

Cordes rassemblait presque tous ces attributs. Le castrum exerçait les fonctions d’un chef-lieu militaire, administratif, fiscal, judiciaire et religieux. Nombre de textes mentionnent le ressort du castel ou de la ville (13). Désigné par les termes de baylie ou de consulat de Cordes, ce ressort comptait trente et une localité dépendantes. Les six consuls de Cordes exerçaient leur tutelle à trois niveaux, selon des modalité trop complexes pour pouvoir être ici précisées : huit paroisses constituaient «des villages de guet et de garde» qui participaient à la défense de Cordes, dix autres lieux «non compris» étaient dits «de montagnes», les treize derniers étaient appelés «del ters» (14). Siège d’un archiprêtré, Cordes abritait aussi deux hôpitaux, celui de Saint-Jacques et celui des Trinitaires. La ville réunissait tous les éléments constitutifs d’un pôle économique, un marché dès 1222, une foire concédée par Eustache de Beaumarchais en 1273, une halle édifiée dans les années 1273-76, un péage, un artisanat et un commerce actifs du cuir et des textiles, un systême de poids et mesures en usage sur l’ensemble de la baylie, un petit patriciat détenteur des édifices privés les plus remarqués.


A l’instar de tous les autres bourgs castraux, Cordes était ceinturé de murailles de pierre. La ville constituait même une vraie place forte, et ceci dès sa fondation. Est-il nécessaire de rappeler la clause du traité de Paris de 1229 qui remettait entre les mains du souverain capétien, pour la sécurité de l’église et la sienne propre, le castrum Cordue en même temps que sept autres castra méridionaux ? (15) Tout au long des XIIIe et XIVe siècles, au fur et à mesure de la croissance de la ville, les rois de France ont été attentifs à maintenir la vocation défensive de Cordes, en accompagnant chacune des étapes de dilatation du tissu urbain de l’édification d’une nouvelle muraille qui ceinturait le ou les faubourgs apparus autour du noyau primitif et unifiait l’agglomération. Trois enceintes successives, et partiellement une quatrième, sont ainsi venues entourer le castrum des débuts. La dernière muraille, construite un peu avant le milieu du XIVe siècle, avait une longueur de 1400 mètres (16). Plusieurs familles de chevaliers, ces milites que mentionnent les chartes, contribuaient dès le XIIIe siècle à renforcer cette fonction défensive. (17)

Il faut bien se rendre à l’évidence, Cordes n’était pas à sa fondation une bastide et elle ne l’est pas devenue au cours du XIIIe siècle, même si le mot bastida a désigné entre 1200 et 1300 des réalités de nature très hétérogène. Le castrum n’a pas davantage reçu comme promotion un statut de bastide. Ni les mots qui étaient ceux des hommes des époques considérées ni les caractères topographiques, matériels et fonctionnels de Cordes ne permettent de la qualifier de bastide. L’absence de plan en grille et d’une vaste place centrale vouée au commerce n’autorise pas davantage à la situer parmi les cas d’ambiguïté entre le castrum et la bastide. Le constat est sans équivoque même si l’on n’a pas toutes les preuves de l’existence au sommet du castrum d’un château comtal puis royal. On sait en effet qu’un véritable castrum présentait un ensemble organique château+enceinte peuplé subordonné. Cordes n’a pas conservé de vestiges matériels de château et les textes anciens demeurent muets. Mais plusieurs indices rendent plus que probable son existence (18). Un acte de 1293 mentionne la «aula regis», un autre, daté de 1330-1331, la «sala de nostre senhor lo rei». Un document de 1682 fait allusion à «un vieux château ruiné» dont les vestiges étaient situés sur La Bride au point le plus élevé du mamelon. Charles Portal signalait l’existence, au moment où il publiait son histoire de Cordes, de quelques pans de murs dont l’appareil était identique à celui des portes de la première enceinte. Une visite sur place m’a permis de vérifier cette constatation. Sur le côté ouest de la place, les murs semblent correspondre à ceux d’un imposant édifice castral. Ils sont d’une épaisseur inhabituelle et faits de grosses pierres taillée dans du calcaire blanc, semblables en effet à celles des portes de la première muraille, dans une ville où le grès est le matériau employé dans les édifices privés. (19)

Il faut bien poser la question des raisons de la confusion d’identité dont Cordes a fait l’objet. Jusqu’au milieu du XXe siècle, disons jusqu’à la thèse d’Odon de Saint-Blanquat, la confusion a une explication simple : le fait que les historiens méconnaissaient le phénomène des castra et rangeaient sous la bannière des bastides, au côté de réelles bastides, toutes les agglomérations qui, sans en porter le nom et en présenter les caractères, avaient été dotées au XIIIe siècle de chartes de coutumes et dont la fondation se situait au temps des bastides. C’est ainsi que nombre de castelnaux et de castra ont été catalogués comme bastides. Odon de Saint-Blanquat rattache à la liste des bastides des localités comme Castelnaudary et Castelnau-de-Lévis dont le nom lève cependant toute équivoque ou comme Buzet que la charte de 1241 désigne pourtant comme castrum (20). La découverte après1950 du phénomène des castelnaux et des castra n’a pas conduit à reconsidérer le cas de Cordes, sans doute parce que les historiens contemporains, prisonniers de l’image symbolique de la bastide héritées du XIXe siècle et du rassurant label de première bastide, n’ont à aucun moment pensé revenir aux sources.


plan de Montauban
Montauban

Puisque Cordes n’a jamais été une bastide, il faut bien entendu renoncer à lui attribuer, dans la genèse des bastides, le rôle et le rang qui lui ont été donnés. Dès lors se pose la question de savoir quelle a été la première des bastides et à quelle date elle a été fondée. Laissons de côté le cas de la ville de Montauban qui a été, par la conception de son plan régulier, sans être désigné comme telle, le prototype des futures bastides. Les huit décennies qui séparent sa fondation de l’apparition des premières bastides interdisent d’en faire la première des bastides (21).


Il me semble que l’acte de naissance des bastides se trouve dans un court extrait du traité de Paris de 1229 : «nous ferons (le comte de Toulouse) raser les murs de Toulouse et combler les fossés... De même nous ferons détruire jusqu’à leurs fondations les fossés des trente villarum et castrorum suivants, Fanjeaux, Avignonnet, Puylaurens...plus cinq autres à la discrétion du légat. Nous ne pourrons les reconstruire sans l’accord de l’Eglise et de notre seigneur le roi, ni élever ailleurs de nouvelles fortifications. Nous pourrons en revanche si nous le voulons, fonder des villes non fortifiées sur les terres qui nous sont laissées» (22). S’appuyant sur la dernière phrase de ce texte, dom Vaissette a été le premier au XVIIIe siècle à faire le lien entre la possibilité qui était donnée par le traité de Paris à Raymond VII de «fonder des villes non fortifiés» et l’éclosion des premières bastides. Ce fragment de l’Histoire générale de Languedoc résume sans ambiguité son opinion : «le roi ayant engagé le comte de Toulouse par le traité de Paris de l’an 1229 à raser les fortifications et à ne pas construire de nouvelles forteresses, on donna le nom de bastides aux nouvelles villes qu’il fonda depuis en assez grand nombre dans le pays parce que tous ces lieux furent d’abord ouverts et sans défense» (23).


plan de catelnau de levis
Castelnau de Lévis

On sait que Raymond VII a globalement respecté la clause du traité de Paris qui lui interdisait de fonder des agglomérations fortifiées. La preuve se trouve dans la création en 1236, sept ans après le traité, de Castelnau-de-Lévis, près d’Albi, la seule entreprise castrale dans laquelle il est parvenu, non sans ruser, à contourner l’interdiction (24). Raymond VII a conçu un montage seigneurial qui lui a permis de faire construire, par un de ses vassaux, une place forte qui veillerait sur une des voies d’accès à la ville d’Albi et lui offrirait un point d’appui non négligeable dans ses terres tarnaises. En janvier 1235, il concède en fief à Sicard Alaman un vaste territoire à charge pour ce dernier d’y bâtir «castrum seu villam». Le comte de Toulouse exempte les futurs habitants de toute imposition, hormis une albergue de cent chevaliers et les services d’ost et de chevauchée. Il n’était pas suzerain du territoire concédé en fief, pour lequel il prêtait hommage à l’évêque d’Albi. En reconnaissant à ce dernier le droit de se servir du castelnau «pro deffensione ecclesiae Albiensis» et en impliquant ainsi un dignitaire de l’Eglise, allié du roi de France, dans l’opération, Raymond VII réussissait à éluder l’obstacle du traité de Paris. Les seuls droits qu’il retenait étaient à but militaire. Dans cette entreprise, il est clair que si le fondateur était, juridiquement, Sicard Alaman, l’initiateur en était le comte de Toulouse. L’évêque d’Albi et Raymond VII qui l’un et l’autre souhaitaient construire un castrum au bord du Tarn, l’un pour assurer la défense de sa ville, l’autre pour restaurer son pouvoir dans cette partie des terres qu’il conservait, obtenaient gain de cause dans une fondation confiée à un tiers, Sicard Alaman. Si le traité de Paris était resté lettre morte, Raymond VII n’aurait pas songé à recourir à ce stratagème pour fonder ce castelnau. Il est surprenant de constater qu’aucun des historiens des bastides, parmi tous ceux qui ont utilisé le traité de Paris et lu le commentaire qu’en proposait dom Vaissette, n’a pris en considération le rapport qui existe entre la possibilité d’édifier des «villes non fortifiées» et les premières fondations de bastides. On observe au contraire que la plupart de ceux qui se réfèrent au texte de 1229 et à l’interprétation donnée par l’auteur de l’Histoire générale de Languedoc, réfutent généralement, non sans hésitations, l’incidence du traité sur la naissance des bastides. Il y a tout lieu de penser que prisonniers de l’image de ville fortifiée léguée par le XIXe siècle, il leur était difficile d’admettre que les premières bastides aient pu être «ouvertes et sans défense» comme le précisait dom Vaissette. Odon de Saint-Blanquat est un des rares à avoir réellement cherché à évaluer les répercussions du traité de Paris. Il lui «semble difficile de ne pas voir un rapport entre le texte du traité et les nombreuses bastides élevées par Raymond VII après 1229» (25). Mais il ne parvient pas à se libérer de l’idée de ville fortifiée qu’èveille dans l’esprit des historiens le nom de bastide et ne tranche pas la question. Il se range d’autant moins à l’avis de dom Vaissette que dans la liste des bastides fondées par Raymond VII il fait figurer des agglomérations dont il savait qu’elles étaient dotées de fortifications (château et enceinte fortifiée) - Cordes, Castelnau-de-Lévis, Buzet, Cintegabelle... - et dont la fondation était parfois antérieure à1229 - Cordes -. Il lui était impossible de concilier sa propre définition de la bastide avec les contraintes imposées par le traité de Paris. Charles Higounet a lui-même hésité. Il fait référence aux clauses du traité de 1229 dans plusieurs de ses articles («Bastides et frontières» 1948, «La frange orientale des bastides» 1949, «Les Alaman, seigneurs bastidors et péagers du XIIIe siècle» 1956, «Nouvelle approche sur les bastides du Sud-Ouest aquitain» 1967, «Pour l’histoire de l’occupation du sol et du peuplement de la France du Sud-Ouest, du XIe au XIVe siècle» 1975), mais il ne rappelle jamais ses possibles incidences sur l’apparition des premières bastides (26).


Les clauses du traité de Paris contraignaient le comte de Toulouse, dès lors qu’il ne pouvait plus désormais fonder ou restaurer de véritables castra, à concevoir des bourgs de facture originale qui, comparés aux anciens castra, en conservaient les fonctions politiques, administratives et économiques, mais abandonnaient leur système défensif. Il convient de prêter une attention spéciale aux effets entraînés par la disparition des enceintes et de la fonction militaire. Elle a permis d’emblée d’abandonner les sites défensifs et de choisir, pour accueillir les nouvelles agglomérations, des sites de plaine, de bassin ou de bord de fleuve. On retiendra aussi que l’absence de fortifications allégeait considérablement le coût de la fondation et supprimait les charges d’entretien et de défense. Le souci de réduire les difficultés occasionnées par l’édification des murailles, techniques et financières, avait jusqu’alors conduit à tracer des murailles de longueur réduite et à resserrer le tissu urbain. Libérées du carcan matériel et budgétaire que constituaient l'enceinte et la fonction défensive, les villes créées après 1229 ont pu d’emblée prendre leurs aises et adopter un nouvel urbanisme, celui des bastides, fondé sur un plan en grille aéré, des rues larges et une vaste place centrale. Le remodelage physique et organique a été rapide, favorisé par l’existence dans la région, en bas Quercy par exemple, de modèles créés au XIIe siècle et qui proposaient des expériences d’orthogonalité et de places (27). Les fondateurs pouvaient aussi s’inspirer des villes neuves du Nord de l’Espagne (28).


En définitive, il me semble que le traité de Paris contribue largement à expliquer les caractères des premières bastides et la genèse du mouvement, sa chronologie et sa géographie. Il faut observer en effet que la première génération des bastides est apparue sur les terres que le traité de 1229 laissait au comte de Toulouse et sur lesquelles le roi et l’Eglise imposaient un certain nombre de contraintes. Les clefs qui permettent de comprendre les débuts du mouvement des bastides se trouvent toutes dans le traité de Paris, pourvu que l’on renonce à cataloguer Cordes comme bastide (elle est la seule fondation que les historiens situent avant 1229) et à garder l’idée, pour les premières bastides, de ville fortifiée.


plan de l'Isle-sur-Tarn
L'Isle-sur-Tarn

Restait à trouver un terme nouveau pour désigner une réalité nouvelle et distinguer ces «villes non fortifiées» («villas inforciatas» dans le texte) des castra mais aussi des simples villae qui constituaient, avec les castra, les villages ecclésiaux et les sauvetés, le réseau des villages et des bourgs. Les textes n’utilisent au début que le terme de villa, trop général pour permettre d’identifier clairement la bastide. L’usage du mot bastide dans le sens de ville neuve semble être postérieur de quelques décennies à la genèse du phénomène lui-même. Le mot est venu après la chose. Curie-Seimbres a remarqué une opposition entre les textes antérieurs et postérieurs à 1250. Ceux-là enferment souvent l’expression «bastidas seu munitiones», ceux-ci portent de préférence «bastidas seu populationes» (29). La remarque de Curie-Seimbres est juste. On ne saurait oublier que le mot bastida a longtemps eu le sens de fortification avant de devenir synonyme de villa nova ou de populatio. Il a servi à désigner aux XIe et XIIe siècles des ouvrages de défense isolés et au début du XIIIe siècle des munitiones, c’est-à-dire de petites places fortes. C’est le sens qu’a bastida dans l’article XXXII de la coutume d’Agen, daté du début du XIIIe siècle, par lequel le comte de Toulouse concède à tous les bourgeois et citoyens de la ville le droit de construire une bastide dans leurs propriétés, d’y établir des coutumes et des règlements (30). Plusieurs bastides de ce type ont été fondées sur le territoire juridictionnel d’Agen, notamment aux abords de mottes castrales (31). Charles Higounet cite un texte de 1223 extrait de La Chronique de Guillaume de Puylaurens qui indique qu’Amaury détruisit Lescure et s’empara de la «bastitam Deodati Alamani et munitionem qui ibi erat» (32). Il serait utile de reprendre l’ensemble des textes conservés pour voir à quel moment bastida ou bastita perdent leur sens de munitio et désignent véritablement la bastide. Mon impression est pour l’instant que ces mots ont continué, bien après 1229, à qualifier des lieux fortifiés tandis que l’on faisait usage du mot villa pour désigner les villes neuves (33). Si cela se vérifiait, on serait sans doute amené à éliminer du catalogue des premières bastides, des bastidas qui n’en étaient pas (34).


place de l'eglise isle sur tarn
place de l'eglise isle sur tarn
arcade pountet
Isle sur Tarn arcade pountet

La première des bastides, selon toute vraisemblance, a été l’Isle-sur-Tarn, qui occupait jusqu’ici, selon Charles Higounet, le deuxième rang dans l’ordre d’apparition des bastides (35). Parmi les trente places fortes du Comté de Toulouse dont le traité de Paris stipulait qu’elles devaient être démantelées, figurait le castrum de Montégut, au nord de l’Isle-sur-Tarn et sur son futur territoire. La tradition veut que cet acte ait entrainé l’abandon de Montégut et la fondation de l’Isle-sur-Tarn par Raymond VII. L’incendie de 1535 des archives communales explique sans doute la perte de la charte de coutumes et des documents qui nous auraient permis de connaître avec certitude la date de fondation de l’Isle-sur-Tarn. Elle semble se situer peu après 1229 (36). Un texte de 1248, l’acte d’échange entre Raymond VII d’une part et d’autre part Bérenger et Gautier de Saint-Jean, deux chevaliers de Montégut (Gautier figure dans l’acte d’hommage des chevaliers de Montégut au comte de Toulouse en 1228), indique clairement l’existence à cette date de la bastide comtale : «Ramundus ex una parte et Berengarius et Gauterius de Santo Johanne fratres ex altera, fecerunt inter se escambium et permutationem, scilicet de forcia et bastida de Bellovidere et de vinea que se tenet cum dicta forcia. Et est illa vinea inter dictam forciam et villam Insule et inter stratam et flumen Tarni» (37). Par cet acte d’échange qui, outre la forcia ou bastida de Bellevue (dont subsistent aujourd’hui des vestiges situé à quelque 300 mètres au nord de l’Isle-sur-Tarn) et la vigne attenante, mentionne plusieurs autres biens et pièces de terre, le comte récupère un certain nombre de possessions inféodées à des chevaliers de Montégut et qui constituaient en 1248 des enclaves seigneuriales sur le territoire de la bastide de l’Isle-sur-Tarn, la villa insule signalée dans la charte. C’est la preuve que Raymond VII menait encore à cette date une politique d’homogénéisation du territoire de la ville nouvelle ; d’autres opérations de ce type ont sans doute été conduites avec d’autres chevaliers possessionnés sur le territoire rassemblé autour de l’Isle-sur-Tarn : des chartes de 1192 et 1228 mentionnent plusieurs chevaliers portant le nom de Insula ou Illa (38). La bastida de Bellovidere dont il est question dans l’acte de 1248, n’était pas une bastide proprement dite ; elle constituait une de ces «bastidas seu munitiones», minuscules agglomérations établies aux abords d’une de ces forcias (une tour ou une motte) détenues par de petits chevaliers.

Au milieu du XIIIe siècle, l’Isle-sur-Tarn était déjà administrée par quatre consuls et sa fondation remontait à plusieurs années. L’abbé de Moissac se plaint en effet en 1249 que le village et l’église de Lapeyrière soient depuis quinze ans gouvernés par le bayle de l’Isle-sur-Tarn. Si l’on suit à la lettre les données de ce texte, la présence du bayle est attestée dès 1234, ce qui place la fondation entre 1229 et 1234. L’Isle-sur-Tarn est incontestablement une bastide. Elle en possède les attributs essentiels, un plan gémétrique articulé autour d’une place centrale, lieu de marché (39). Le mot qu’utilisent les textes du XIIIe siècle pour la nommer est villa, celui que l’on trouvait dans l’expression «villas inforciatas» du traité de Paris. Le travail qui récemment a permis d’identifier la bastide suggère qu’à sa fondation elle était ouverte et que les fortifications ont été édifiées plus tard (40). Successeur en 1249 de Raymond VII, Alphonse de Poitiers, frère du roi de France, n’était plus lié par l’interdiction d’édifier des fortifications autour des villes neuves et il a pu doter l’Isle-sur-Tarn de fortifications sommaires. Un acte de 1259 mentionne un fossé et un talus (41). Des bourgs castraux, l’Isle-sur-Tarn conservait plusieurs caractères, un ressort trés étendu (8.600 hectares), qui réunissait les territoires de neuf anciennes paroisses et qu’administraient les quatre consuls de la bastide, des organes d’encadrement économiques et religieux (marché, port, siège d’un archiprêtré). Les innovations ont porté sur le choix du site, un plateau alluvial limité à l’est par la berge du Tarn, à l’ouest et au sud par les talwegs des ruisseaux de Rabistau et du Vignal (cette position, complétée peut-être par un fossé côté nord, explique le toponyme de insula), et surtout sur le tracé en grille et les dimensions de la place, une des plus vastes qui ait été conçue dans une bastide. Ces choix révèlent la volonté qu’ont eue les fondateurs de favoriser la vocation commerciale de la ville nouvelle et d’en faire une «ville marché» (42). A l’Isle-sur-Tarn, C’est la place du marché qui constitue l’élément structurant de la ville. Il n’est pas de caractère meilleur pour identifier ou définir une bastide.


Cet aperçu rapide ne prétend pas résoudre l’ensemble des questions posées par la naissance des premières bastides. Il annonce simplement des recherches plus approfondies sur la première génération des bastides qui néssiteront une relecture des textes et de nouvelles enquêtes de terrain.

Les cahiers du C.E.B n° 7, 2004


Notes du chapitre

(1) H.G.L ., tome VI, p.930 : "ils (Alphonse de Poitiers et Jeanne) y firent construire plusieurs nouvelles villes qu’on appela bastides, savoir : dans le Toulousain, celles de Villefranche, de Calmont, de Selles, de Fousseret, de Gimont, de Cordes ; dans le Rouergue, Villefranche et Verfeil ; en Agenais, la bastide de Sainte Foy".

(2) Histoire de la ville de Cordes en Albigeois (1222-1799), 1902, 716 p. On peut lire, page 2 de la troisième édition parue en 1984 : "la première fois que paraît le nom de Cordoa, c’est dans la charte de fondation de cette bastide par le comte de Toulouse, Raymond VII, en 1222". Dans son Inventaire sommaire des archives communales (antérieures à 1790) de la ville de Cordes, Albi, 1903, 416 p., Charles Portal, page 2, utilise aussi le terme de bastide : "origine même de la bastide fondée par Raymond VII en 1222 ".

(3) Ce sont les travaux d’Odon de Saint-Blanquat et de Charles Higounet qui ont imposé cette idée. Dès 1941, Odon de Saint-Blanquat, dans sa thèse présentée à l’école des Chartes, se référant à l’Histoire de la ville de Cordes de Charles Portal, formulait cette opinion : "Les bastides apparaissent en Languedoc au début du XIIIe siècle. La première en date, à notre connaissance est celle de Cordes, en Albigeois, fondée en novembre 1222 …" (La fondation des bastides royales dans la sénéchaussée de Toulouse aux XIIIe et XIVe siècles, Centre National de Documentation Pédagogique ; Centre Régional de Documentation Pédagogique de Toulouse, 1985, p.11). Charles Higounet a repris cette idée et en a assuré la diffusion dans une série d’articles réunis dans Paysages et villages neufs du Moyen Age, Bordeaux, 1975 : p.387, "le mouvement paraît bien avoir commencé en Albigeois. Cordes (Cordua) s’élève dès 1222 au sommet de son puech".

(4) Charles Portal, Histoire de la ville de Cordes en Albigeois, p.216-217.

(5) Quelques exemples tirés des pièces justificatives de l’Histoire de Cordes confirment le sens de castrum et castel :
en 1287, "consulibus dicti castri di Cordua" ou "universitatis dicti castri de Cordua" (p.575)
en 1316, "lhi senhors cosols del castel de Cordoas" (p.581), "bonas gens e prohomes del castel de Cordoas" (p.582)
en 1325, "in domo comuni consulatus castri de Cordua" (p.587)
en 1331, "tocius universitatis castri de Cordua" (p.590)
en 1448, "los senhors cossols de Cordoas" (p.515)
en 1460, "per cossols del castel de Cordes" (p.600), "grand cop d’autres gens del dict castel" (p.601) en 1475, "cascun habitant del castel de Cordas" (p.603)
en 1527, "consol del dit castel de Cordas" (p.621).

(6) Dans des textes datés de 1589, 1620, 1621 et 1652 par exemple, p.625 à 636 : "dans la ville de Cordes", "en la présente ville de Cordes"…

(7) Charles Portal, Histoire de la ville de Cordes en Albigeois, p.266.

(8) ibid., p.267.

(9) On conserve une matrice de sceau de 1607 dont la légende mentionne les "consuls de la ville de Cordes". Même constat sur une matrice de 1767. (Charles Portal, ouv. cité, p.267).

(10) ibid., p.268.

(11) ibid., p.477, fig.9, face d’un poids de 1280 ; p.481, à propos de mesures de capacité, un texte de 1467 indique qu’un charpentier avait été chargé de marquer d’une fleur de lis et d’un château les mesures publiques.

(12) Voir notamment l’article « Remarques sur la notion de bourg castral », dans Cadres de vie et société dans le Midi médiéval, Hommage à Charles Higounet, Annales du Midi, t.CII, 1990, p.55-61.

(13) Charles Portal, ouv. cité, p.603 "cascun habitant del castel de Cordas et del ressort" (en 1475), p.636 "en la dicte ville et ressort d’icelle" (en 1652).

(14) ibid., carte du consulat, p.240 et commentaire l’accompagnant, chapitre XIII, p.229-246.

(15) H.G.L., t.VIII, col.890 et 891.

(16) Charles Portal, ouv. cité, p.502-520.

(17) ibid., p.15. Un serment de 1243 énumère dix neuf nobles. On observe aussi que les familles chevaleresques étaient représentées au consulat par deux consuls nobles qui siégeaient aux côtés des quatre consuls bourgeois.

(18) ibid., p.518-519.

(19) La place de La Bride semble occuper l’ancien site du château comtal dont seuls subsistent les vestiges d’une aile latérale. Notons aussi que le terme de bride (ou brède) désigne quelques autres édifices castraux, ainsi par exemple le château de La Brède, propriété de la famille de Montesquieu. Au moment où j’achevai la rédaction de cet article, Mr Jean Marie Delpas m’a aimablement communiqué une information qui lève toute ambiguïté sur l’existence du château. Un voyageur suisse, Thomas Platter, dans son Journal de voyage qui relate son voyage de Genève à Montpellier, indique qu’il a séjourné à Cordes en avril 1599 et vu le château où résidait alors Mr de Cardonnac, gouverneur royal.

(20) Odon de Saint-Blanquat, ouv. cité, p.131 (coutumes de Buzet) et p.141-142 (liste des bastides de Raymond VII).

(21) Charles Higounet, "Pour l’histoire de l’occupation du sol et du peuplement de la France du Sud-Ouest, du XIe au XIVe siècle", dans Paysages et villages neufs du Moyen Age, Bordeaux, 1975, p.386.

(22) H.G.L., t.VIII, col.889. Voici le texte en latin de la dernière phrase : "villas tamen non inforciatas bene poterimus facere in terra que dimittitur nobis, si voluerimus…".

(23) H.G.L., 1ère édition, t.III (1737), p.530.

(24) Sylvie Caucanas, "La seigneurie de Castelnau-de-Lévis aux XIVe et XVe siècles", Annales du Midi, 1978, p.25-39, article élaboré à partir d’une thèse soutenue à l’Ecole des chartes en 1977.

(25) Odon de Saint-Blanquat, ouv. cité, p.15.

(26) Charles Higounet, Paysages et villages neufs du Moyen Age, ouv. cité, p.243-397.

(27) Florent Hautefeuille, thèse inédite sur le réseau paroissial et l’histoire de l’occupation du sol en bas Quercy et haut Toulousain au Moyen Age, janvier 1999, Université de Toulouse II.

(28) Puigcerda fondé vers 1180 offre par exemple un plan orthogonal et une place centrale.

(29) Curie-Seimbres, Essai sur les villes fondées dans le Sud-Ouest de la France sous le nom générique de bastides, Toulouse, 1880, p.55.

Odon de Saint-Blanquat, ouv. cité, p.15-16.

(30) Henri Tropamer, La coutume d’Agen d’après le manuscrit « Nouvel ».

(31) Certaines de ces bastides ont été dotées de coutumes. Ces petites agglomérations ont toutes disparu. Il n’en subsiste aujourd’hui que de rares toponymes. Jean Burias, Histoire d’Agen, coll. Univers de la France, Toulouse, Privat.

(32) Charles Higounet, Paysages et villages neufs du Moyen Age, ouv. cité, p.310, note 47.

(33) Ourliac (P) et Magnou (A-M), Cartulaire de l’abbaye de Lézat, CTHS, Paris, 1984 : plusieurs mentions de bastides du type munitio dans des textes de la première moitié du XIIIe siècle.

(34) Je pense notamment à certaines des bastides attribuées à la famille des Alaman : la Bastide-de-Lévis (Doat Alaman, père de Sicard), « Mont Alaman » aujourd’hui Villeneuve-sur-Vère (d’après Sylvie Caucanas, "La seigneurie de Castelnau-de-Lévis…").

(35) Charles Higounet, Paysages et villages neufs du Moyen Age, ouv. cité, p.387. (36) Anne Masclet, Histoire de l’occupation du sol. Territoire de l’Isle-sur-Tarn, mémoire de maîtrise, Université de Toulouse II, 1998, p.35.

(37) Gérard Veyries, De Montégut à Lisle-en-Albigeois, remise en question d’un mythe historique, 2002, 239 p., transcription de l’acte p.179.

(38) ibid., p.162 pour l’acte de 1192 (un W. de la Illa e sei fraire et un R. de la Illa e sei fraire), p.171 pour l’acte de 1228 (un Petrus, un Rigaudus et un Raimundus de Insula).

(39) Anne Masclet, p.35.

(40) ibid., p.38.

(41) ibid., p.38. C’est probablement au XIVe siècle que la bastide s’est dotée de solides murailles. Gérard Veyries évoque une confirmation par Charles V de l’autorisation donnée aux consuls de fortifier leur ville.

(42) Benoît Cursente proposait récemment d’utiliser un mot-outil pour désigner et définir la bastide, celui de "market town" : "personnellement, je préconiserai de recourir à l’équivalent français de l’anglais "market town" (ville-marché )", cité dans le Bulletin du Centre d’Etudes des Bastides, 1998, n°40, 12, p.9.



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- Mise à jour de cette page : 15/02/2010 -
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