Les sources

Benoît CURSENTE

Avant toute autre chose et pour éviter tout malentendu, je tiens à rendre hommage au rôle décisif joué par le C.E.B. en faveur des bastides. Son action a permis d’éveiller, puis d’accélérer, la prise de conscience nécessaire pour enclencher et accompagner une politique de sauvegarde, de réhabilitation et de promotion du patrimoine des bastides. En témoigne dans mon vécu le petit village béarnais de Vielleségure, dont je suis originaire, et où ont été récemment entrepris, à la satisfaction de tous les habitants, des travaux visant à rehausser les traits urbanistiques hérités dans son origine de bastide, une origine jusqu’ici largement occultée.

Cela étant dit, l’historien patenté que je suis rencontre dans ses recherches les bastides dans une optique différente, comme des éléments d’une structure englobante qui constitue mon véritable objet d’étude. En clair, ce qui m’intéresse, c’est le devenir du système des pouvoirs et de la société dans son ensemble.

Or, si je confronte d’un seul regard la bastide du C.E.B. et la bastide de l’historien, la dissymétrie est évidente. La bastide du “C.E.B.” détache lumineusement son profil géométrique d’un arrière plan historique clair, net et stable, désigné par des mots univoques (avec notamment des villes qui sont vraiment des villes, et des serfs qui sont vraiment des serfs). La bastide de “l’historien” est au contraire intégrée dans une toile de fond floue, mouvante, d’une infinie complexité, où chaque fait est désigné par des mots ambigus qui dessinent des figures en trompe l’œil…

Car il faut bien commencer par les mots.

L’historien d’aujourd’hui prend un soin croissant à bien distinguer les mots qui sont ceux des hommes de l’époque considérée et ceux qui sont utilisés comme outils. Dans la première catégorie villa, castrum, burges, populatio… et bien sûr bastida. Dans la seconde village ecclésial, village castral, village casalier… et encore bastide. Pourquoi ne pas se contenter des premiers ? Parce que selon les contextes, ils désignent des réalités très différentes. Mais dès lors pourquoi n’utilise-t-on pas un mot outil pour bastide qui, j’y reviendrai, désigne également, en plein XIIIe siècle, des réalités de nature très hétérogène ? Sans doute parce que le mot est déjà trop massivement passé dans le langage commun. Personnellement, je préconiserais de recourir à l’équivalent de l’anglais market-town (ville marché) puisque c’est la place du marché qui constitue l’élément struturant de la bastide (de même que le château pour le village castral, l’église pour l’ecclésial, la maison dominante pour le casalier).

A prêter une attention privilégiée aux bastides sans avoir repéré ce qui constitue, historiquement parlant, leur caractère structurel, on court le risque de leur prêter abusivement un certain nombre de caractères propres. Par exemple, le paréage est un processus juridique utilisé pour bien d’autres opérations que des fondations de bastides et des chartes de coutumes ont été concédées à une multitude d’autres villages que les seules bastides.


plan du parcellaire de barran

Pour donner un aperçu du travail en cours des historiens mettant au jour des complexités… et des spécificités insoupçonnées, je me bornerai à traiter de l’espace des bastides. S’il n’en avait pas été empêché par un autre colloque, Cédric Lavigne nous aurait démontré qu’il est indispensable de considérer d’un même regard la régularité du bâti des bastides et celle de son terroir. Un réexamen de certains parcellaires bâtis révèle parfois quelques surprises. L’exemple de la bastide de Barran (1279, Fézensac) que je soumets ici à la réflexion collective suggère que la vision d’un lotissement initial uniforme et démocratique est peut-être à nuancer. Les coseigneurs ont ici en effet ordonné en 1303 (soit un quart de siècle après la fondation) un réarpentage général dont on a conservé le relevé. De ce réarpentage, qui révèle une différenciation sociale accentuée par quartiers, se dégage le fait que le lot ordinaire a été vraisemblablement d’une demi-place, les lots d’un place étant attribués à une minorité de colons aisés.


plan arpentage barran

Pour finir, je propose d’examiner le texte fondateur de la bastide de Mondilhan (Bas-Comminges), daté de 1265 : un paréage entre l’abbé de Nizors et le comte de Comminges. On observe d’abord que coexistent, pour désigner la nouvelle fondation, les mots bastida et castrum, mais que castrum est le plus ordinairement employé et correspond d’ailleurs à une structure de bourg castral qui est clairement évoquée par le texte. L’enjeu de cette initiative est ici explicité par les moines cisterciens : il s’agit de faire en sorte que tous les paysans puissent avoir accès aux terres incultes. En négatif, cela renvoie à la structure sociale inégalitaire qui prévalait alors dans la région : une minorité de “casalers”, véritables citoyens actifs ayant le monopole des ressources collectives, auxquels étaient soumis des paysans pauvres. “Faire bastide” consiste donc, en faisant appel au comte, à procéder à une réforme agraire. Cela permettait d’intensifier la mise en valeur du sol dans un contexte de pression démographique tout en accroissant les revenus des seigneurs éminents aux dépens des élites villageoises. C’est à ces conclusions que semble également aboutir, par une toute autre voie, Cédric Lavigne. Quand à la “véritable” bastide de ce secteur (dans le C.E.B. ou celui de market town), elle fut fondée en 1283 par les mêmes protagonistes, à Boulogne-sur-Gesse…

De cette étude des cas il apparaît que le phénomène des bastides est à double fond (le terroir, l’urbanisme), à double enjeu (agraire, commercial), à double détente (vingt années de décalage), et que le caractère “révolutionnaire” des bastides resurgit là où on ne l’attendait plus ! La constatation est loin de constituer un “scoop” : il y a bastide et bastide. Dans le premier cas, il s’agit d’un phénomène qui passionne l’historien sans donner lieu à la moindre forme urbaine ; dans le second d’une fondation dont les caractères urbanistiques correspondent pleinement au patrimoine que le C.E.B. entend faire connaître et promouvoir. En termes d’intérêt, il n’existe aux yeux de l’historien aucune espèce de hiérarchie entre ces deux “bastides”, ce qui n’est probablement pas le cas aux yeux des membres du C.E.B. Il ne m’appartient pas de me substituer à lui pour suggérer une signalétique différenciée… sauf à quitter ma casquette d’historien pour mon bonnet de membre de C.E.B. !

En conclusion, la solution de facilité consisterait, pour le C.E.B. comme pour les universitaires, à s’ignorer mutuellement. Mon opinion est que, même s’il est difficile, le dialogue entre les deux parties peut se révéler fructueux. Et ce d’autant plus que, comme c’est le cas, il se déroule dans une atmosphère franchement amicale.

info bastide n° 40 décembre 1998


plan de boulogne sur gesse

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- Mise à jour de cette page : 15/02/2010 -
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