Terroir et bastide : le parcellaire de Saint-Denis (Aude)

Jean-loup Abbe

Nous rendions compte dans le n°40 d’info bastide de nos premiers pas en commun avec l’Université de Toulouse Le Mirail et sa section histoire. Nous avions pensé qu’un aventure commençait. Il s’agissait de coller au plus près de la recherche sur le peuplement permettant de mieux approfondir la connaissance des bastides. Il s’agissait aussi d’offrir aux jeunes chercheurs un auditoire attentif à leurs travaux récents autant que d’obtenir des professeurs chevronnés qu’ils participent à cette sensibilisation à l’évolution de l’histoire que nous souhaitons ouvrir à tous. Pour le CEB c’était aussi un pari sur sa capacité à réunir des individualités aux préoccupations variées, au temps compté et aux moyens parfois modestes. Nous avons atteint un premier objectif, celui de nous retrouver une seconde fois autour d’une table avec un bon sujet de recherche et une participation de qualité. C’était le 12 juin à Villefranche-de-Rouergue et le sujet était incontournable pour qui veut parler de villes neuves : le parcellaire. Les communications furent tout à fait remarquables et particulièrement pointues. Les quelques notes qui suivent n’en donnent qu’un aperçu succinct, pourrait-il en être autrement ?

Située sur le versant méridional de la Montagne Noire audoise, à 18 km au nord ouest de Carcassonne, la bastide de Saint-Denis est remarquable à plusieurs titres. Son nom, tout d’abord, révèle son promoteur, le roi de France, par l’intermédiaire du sénéchal royal de Carcassonne. Simon Brisetête. Les documents qui donnent acte de la volonté de créer le nouvel habitat, chartes de fondation et de franchises, ont disparu, mais la naissance du village remonte selon les sources écrites disponibles au début des années 1290.


parcellaire saint-denis

Ensuite, le plan de l’agglomération est d’une grande rigueur géométrique et reste tout à fait lisible aujourd’hui. Bien d’autres bastides sont dans le même cas, mais, ici, il s’agit d’un damier presque parfait : les rues du village dessinent des îlots carrés de 60 mètres de côté. Seule la rangée centrale, avec la place du marché, est composée d’îlots rectangulaires de 60 mètres sur 75. Mais, en l’occurrence, l’attention doit porter sur l’extension de la trame parcellaire régulière. Dés le milieu du siècle dernier, des érudits observèrent que des chemins se coupant à angle droit entouraient le village. En 1949, Ch. Higounet le signala encore dans un article consacré à « la frange orientale des bastides ». Il considérait qu’il s’agissait du plan de l’agglomération, plan dont le remplissage partiel traduisait l’échec.

En fait le canevas régulier de la voirie autour de Saint-Denis invite à réfléchir à l’aménagement des bastides et au projet qui présida à leur création. La plupart des fondations s’insèrent dans un milieu tout à fait rural : c’est l’une des dimensions essentielles de leur mise en place. Le nouveau village est certes bien centré sur une place de marché qui marque l’activité commerciale, il est aussi à proximité de mines de fer exploitées depuis l’Antiquité et les droits sur les transactions du minerai sont perçus sur le marché. Néanmoins il est en même temps au milieu d’un territoire et il est peuplé de paysans : que devient l’espace dépendant de la nouvelle communauté ?

L’examen attentif des sources planimétriques (cartes, plans, photographies aériennes) indique qu’un grand nombre de chemins et de limites parcellaires reprennent l’orientation et le module de la nouvelle bastide, à plus d’un kilomètre du village en certains endroits : près de 3 km2, soit environ la moitié du finage de Saint-Denis à la fin du Moyen Age ont été à l’évidence remembrés ou défrichés pour organiser un nouveau domaine agraire. L’autre moitié ne parait pas aménagée ainsi et obéit à d’autres logiques

Il n’est pas possible de dater avec exactitude le parcellaire par la morphologie et la métrologie de la bastide. Les textes ne disent rien d’une telle opération ; certes les chartes originelles ont été perdues, mais c’est la même chose pour d’autres fondations ayant un parcellaire agraire régulier et dont les chartes existent toujours. Il faut prendre des chemins détournés. Un censier royal réalisé pour Saint-Denis en 1490 décrit les parcelles carrées jouxtant le village ; elles ont une superficie identique d’un journal ; il s’agit de prés, dénommés dans le document « clos », explicitement circonscrits par quatre chemins. Ce passage, révélateur du parcellaire orthogonal et de l‘activité pastorale, s’est conservé aujourd’hui. Tout laisse supposer qu’il est le fruit de la fondation de la fin du XIIIème siècle.

L’exemple de Saint-Denis illustre le renouveau de l’histoire agraire des années 1990 et l’importance de l’étude des parcellaires, témoins de l’emprise des populations sur les terroirs. Dans cette exploration, qui intègre la morphologie, la métrologie et les textes, les bastides ont une place de choix qui les met au cœur des recherches sur le paysage rural médiéval.

info bastide n° 42 juillet 1999



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- Mise à jour de cette page : 15/02/2010 -
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